Train |


Le 21 septembre de l'an 1999, nous partîmes de la marina de Gaspé pour une croisière d'une journée à bord du voilier Congruence. Nous mîmes le cap sur le rocher de la Vieille, à l'extrémité du parc Forillon.
Dès les premiers instants de l'expédition, alors que le directeur de la marina Marc Simoneau cherche le vent comme nous cherchons l'équilibre, les liens sont noués. Pas le choix: passer une journée complète à sept sur une surface ballottante de 140 pieds carrés commande à chacun une certaine discipline.
Marc profite de l'accalmie pour nous mettre dans l'ambiance: «À l'époque, Gaspé était un endroit très en vue pour les navigateurs. Tous les marins qui traversaient l'Atlantique s'arrêtaient ici pour profiter de la protection des lieux.» La ville est en effet construite aux abords d'un des havres les plus protégés au monde: le havre de Gaspé.
De vent il n'y a point, nous naviguons à moteur dans ce havre naturel. «Nous devrions avoir plus de vent lorsque nous serons rendus dans la baie de Gaspé, nous rassure Marc, à moins que vous vous mettiez à siffler...» Superstitieux nous ne sommes pas, mais en moins de deux tout l'équipage entonne un air discordant, la bouche en cul-de-poule. Une brise se lève... nous redoublons d'effort... un vent se fait sentir... nous sifflons de plus belle... ça y est, une bourrasque soulève des pans de nos vêtements, il n'en faut pas plus au capitaine pour lever les voiles...
Peut-être avons-nous sifflé trop fort, ou alors Éole a l'oreille fine, mais les rafales se succèdent et nous atteignons rapidement la pointe du parc Forillon. Pendant que l'équipage s'accroche à tout ce qui bouge et garde les dents serrées, Marc et sa compagne Élisabeth exhibent fièrement leur sourire. C'est là que nous reconnaissons les vrais navigateurs !
Dans sa grande sagesse, Élisabeth nous suggère de casser la croûte... Ouais... Jamais sandwich n'aura été aussi difficile à assembler. Accroché à une poutre du bateau, le couteau de cuisine bien en main, le journaliste Carlos Soldevila entaille maladroitement le pain. Il verdit à vue d'&brkbar;il. Le salami aussi. Je m'inquiète. Chaque tranche que j'arrive à insérer dans le pain me semble moins propre à la consommation. Entre quelques allers-retours bien involontaires dans le fond de la cale, nous réussissons à nous retrouver au milieu pour déposer anarchiquement les tomates, la laitue et le fromage. Quelques tranches se retrouvent par terre, mais qu'importe, qui aura le c&brkbar;ur à manger de toute façon? Les monstruosités que nous tenons dans nos mains n'ont gardé du sandwich que le nom. Lorsque nous ressortons, au bout d'une heure, avec nos mutations, le reste de l'équipage semble déçu...
Nous ressortons alors de la pointe du parc Forillon pour nous mettre à l'abri du vent et casser littéralement la croûte. Le voilier Snoopy se rapproche de nous à vive allure... «Ne vous inquiétez pas, nous dit Marc, ce sont des amis à moi et Congruence va beaucoup plus vite qu'eux!» Notre capitaine se sent toutefois le devoir de tendre les voiles. Il ne s'est jamais fait dépasser et ce n'est certainement pas devant les caméras que la chose va se produire!
Le sourire de Marc se fait toutefois moins confiant alors que Snoopy creuse l'écart. Nous tentons de faire une entrevue, mais notre capitaine se retourne sans cesse pour mesurer la distance qui les sépare. Nous embarquons dans sa lutte pour l'honneur en sifflant un peu, mais ce qui devait arriver arrive: Snoopy nous dépasse «en direct» devant les caméras de Via Aventure!
Après avoir essuyé ce dur coup, nous reprenons le chemin du retour. Le jour commence à décliner et les lumières de la ville de Gaspé se découpent dans la pénombre. La vue est magnifique. «Vous comprenez maintenant pourquoi je navigue ici ! Il n'y a pas plus belle vue de la ville de Gaspé que celle qu'on a d'ici. Il faut dire aussi que la baie de Gaspé est très plaisante à naviguer car c'est un plan d'eau qui peut s'apparenter à un grand lac, mais c'est aussi une porte sur l'océan, donc sur le monde. Je comprends les navigateurs de s'être arrêtés ici il y a près de cinq cents ans.»
Alors que nous entrons dans le havre de Gaspé, Marc s'affaire à baisser les voiles. Nous ressentons tous une sorte de mélancolie à l'idée de quitter les eaux du fleuve. Comme s'il fallait profiter de chaque seconde avant que le rideau se baisse derrière nous.