Train |

À la descente du train, le grand Vital Francoeur nous attendait pour nous amener jusqu'au Village Innusit, son campement de style amérindien situé au coeur de la forêt de la Haute-Mauricie. Vital, un grand six pieds portant les habits traditionnels des Amérindiens, nous invita à bord de son bateau qu'il mena avec l'assurance d'un grand chef. Sans doute impressionnés par la stature de notre hôte, nous nous laissions guider sans trop poser de questions. Denis Bouchard, le photographe de l'expédition, me demanda alors à l'oreille:
«Penses-tu qu'on peut prendre des photos de lui?»
«Sûrement. T'as qu'à le lui demander», lui répondis-je en sourdine.
Denis n'osa pas, pour un temps, adresser la parole à notre imposant hôte, et ce jusqu'à ce que Vital finisse enfin par dissiper nos craintes de jeunes blancs-becs. Après quelques minutes de navigation, Vital nous fit enfin un large sourire à faire fondre un glacier:
«Pour une fois qu'il y a des Québécois dans le coin!», lança-t-il en riant.
Vital Francoeur, un gros ours au coeur tendre, comme nous allions bientôt le découvrir, nous expliqua que le Village Innusit reçoit surtout des voyageurs européens, en majorité des Français. Et ce jour-là, nous annonça-t-il, le campement serait vide et seule notre équipe de tournage aurait le privilège de se blottir sous un tipi. Si nous allions pouvoir passer une nuit sous les tipis, c'est grâce à Vital Francoeur et à sa femme, Lorraine Hallé, qui ont réalisé leur rêve en 1994, après des mois de dur labeur. En pleine forêt, avec pour seul moyen de transport un bateau pour se rendre jusqu'à leur terrain, Vital a commencé le défrichage de leur terre en 1993. Pendant ce temps, Lorraine commençait le tissage des premiers tipis. L'été suivant, les tipis s'érigeaient au milieu de la forêt du Haut-Saint-Maurice et les premiers touristes s'aventuraient dans leur village reconstitué.
Ces fameux tipis, nous les avons finalement aperçus au loin, alors que le ciel menaçait de nous tomber sur la tête à tout moment. Entourés par la forêt, des tipis multicolores se dressaient à l'horizon, comme s'ils faisaient un pied de nez à la tourmente annoncée.
Bien qu'ils aient choisi de construire des tipis, il faut savoir qu'ils n'étaient pas utilisés par les peuples autochtones de la région, mais plutôt par ceux des Prairies, et qu'ils ont été immortalisés dans les films de cowboys américains relatant la conquête de l'Ouest. Aujourd'hui, les tipis servent encore, dans les Plaines et ailleurs en Amérique du Nord, dans le cadre de festivals, mais aussi, comme au Village Innusit, à des fins d'hébergement pour les voyageurs curieux d'en savoir davantage sur la culture amérindienne. Autrefois, le mode de vie nomade des Amérindiens des Prairies exigeait des habitacles portables. Comme il faisait chaud en hiver, et frais en été, le tipi était l'abri idéal, d'autant plus que l'on pouvait l'installer rapidement. Imperméables, ils tenaient tête aux conditions météorologiques les plus difficiles. Et ce n'est pas que de la théorie, puisque ce soir-là le ciel, qui se faisait menaçant depuis notre arrivée, a bel et bien fini par nous tomber sur la tête, sans pour autant déranger notre sommeil ni mouiller nos sacs de couchage!
Au-delà de leur côté pratique, les tipis, encore aujourd'hui, sont représentatifs des croyances des peuples des Plaines. Ainsi, la forme conique de leur structure permet à la lumière de remplir l'intérieur, donnant par le fait même aux esprits l'espace nécessaire pour qu'ils s'y épanouissent. D'autre part, le plancher circulaire reproduit les cycles de la nature: la terre, le ciel, les saisons, bref; la vie elle-même.
Dans la culture des Plaines, les femmes de la tribu fabriquaient, possédaient et érigeaient les tipis. Comme les tipis appartenaient aux femmes, les hommes devaient demander à leurs épouses la permission d'en décorer l'extérieur. Lorsqu'ils se déplaçaient, les Amérindiens des Plaines transportaient les peaux et les branches qui les supportaient. Comme on ne pouvait en trouver facilement dans les Prairies, les branches avaient une valeur inestimable.
En Haute-Mauricie, ce ne sont pourtant pas les branches qui manquent! Et ce fut pour faire un feu au milieu du tipi que nous en avons ramassé. La fumée, étonnamment, se dirigea tout droit vers le trou au sommet du tipi, sans nous importuner à l'intérieur. Nous nous sommes donc couchés autour du feu, fatigués et repus suite à notre repas de truites. Denis Bouchard, son appareil photo finalement bondé de clichés du grand Vital, nous raconta, le lendemain, avoir rêvé qu'il s'envolait au-dessus des forêts boréales à la recherche de l'esprit du vent...