Train |


La tension est palpable tout le long de la corde. Déjà deux chiens sont déjà attachés aux harnais et aboient sans arrêt. À côté, tous les autres chiens les imitent, essayant de faire comprendre à leur maître qu'ils ont des fourmis dans les jambes et qu'ils veulent à tout prix courir. Mais nous ne partons qu'à trois traîneaux et la plupart des chiens ne quitteront pas leurs niches.
Ça y est, il ne manque plus qu'un seul chien à mon attelage. Les trois autres donnent des coups de tout leur corps. Ils veulent absolument décoller au plus vite. Et plus il faut attendre, plus l'impatience les gagne. Ils aboient, remuent la queue, tournent la tête de gauche à droite. Le dernier chien est attaché à la ligne principale, le traîneau est fin prêt. Et moi, je sens l'adrénaline monter en flèche.
Une fois les "amarres" larguées, le traîneau part lui aussi en flèche. En effet, dès que la corde qui retenait mon embarcation à un poteau est déliée, les chiens s'élancent avec une énergie époustouflante. D'autant plus surprenante que le début du parcours est sérieusement incliné. Mais les pattes fouleront le sol sans arrêt pendant que je maintiens mon équilibre tant bien que mal. Mes chiens semblent être partis pour la gloire.
À l'intérieur des terres du Saguenay, le territoire devient sauvage le temps de le dire; idéal pour des expéditions de traîneau. Que ce soit dans les sentiers sylvestres zigzaguant entre les arbres ou sur un petit lac sauvage sorti de nulle part, le traîneau glisse silencieusement sur la neige fraîche déposée la veille.
Ah! ce silence! Après avoir tâté de la motoneige le temps de quelques parcours, c'est incontestablement l'une des facettes les plus agréables de cette activité qui nous saute aux yeux. Il n'y a que la forêt qui nous tienne compagnie, et le doux piétinement des coussins des pattes de chiens sur la neige qui berce nos oreilles. Les chiens ont tellement la course dans le sang que c'en est déconcertant. Je pense que je n'ai jamais vu un être vivant si sûr de sa mission à accomplir sur cette planète. Le chien de traîneau doit courir, c'est tout. Et il le fait de façon magistrale.
Désireux d'en savoir davantage sur le rapport chien-maître, je pose quelques questions à Frédéric et Valérie Dorgebray, le couple propriétaire de Chiens et Gîte du Grand Nord.
- Vous donnez un traîneau directement au touriste qui n'a jamais manié ça. N'es-ce pas un peu dangereux?
- Tu connais tes chiens, tu donnes de bonnes explications, répond Valérie, avec son ton franc et sans détour. Ça ne veut pas dire que le chien ne va pas lâcher son traîneau... Mais toi, t'es guide, t'es capable de t'arrêter. Et puis je trouve ça plus plaisant. Déjà par rapport à la température, ici quand il fait des moins vingt-cinq, nous, on part en traîneau! lance-t-elle, catégorique. Si tu mets quelqu'un dans le traîneau, même bien habillé, il est statique et il va avoir froid.
- Conduire un attelage de chiens, c'est à la portée de tous, précise Frédéric. Les 99 % de notre clientèle sont novices. Pourquoi faire de la motoneige et être seulement passager? On n'en retire rien. Donc, finalement, quelqu'un qui est assis en arrière d'une motoneige ou quelqu'un qui est assis dans le traîneau, il voyage comme une valise. Alors qu'il est là pour participer à l'activité, pour en sentir les sensations. Pour ça, il faut conduire son attelage. Et les gens vont se souvenir bien plus de leur expérience s'ils y prennent effectivement une part active.

Valérie raconte l'histoire sublime d'un grand-père de 70 ans venu ici avec son fils et ses petits-fils pour trois jours mémorables de traîneau à chiens. Ce merveilleux souvenir restera à jamais gravé dans leurs têtes.
Chez les Dorgebray, on propose du tourisme à la carte. Le client choisit ce qu'il veut faire: raquette, pêche blanche, camping d'hiver, motoneige ou traîneau à chiens. La spécialité demeure néanmoins le raid longue distance en traîneau à chiens. On peut partir jusqu'à trois semaines en autonomie complète, avec la tente prospecteur (ou camping d'hiver pour les durs à cuire), la bouffe pour les humains et les chiens, du matériel de rechange, une radio, un poêle à bois, des gamelles. Et surtout des attelages plus gros, de six ou sept chiens, histoire que la masse de 150 à 200 kilos puisse être efficacement traînée. Les noms des territoires visités deviennent de plus en plus exotiques: réservoir Pipmuacan, lac Péribonka, lac Manouane, lac Mistassini, réservoir Manicouagan... Ça, c'est l'aventure ultime, loin de tout et en même temps plus près de ce même tout, ou plus près de l'essentiel (bouger, manger, dormir). Enfin, à vous de décider.