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Train d'automne

Logo Aventures ExpéditionsToucoucatacou, toucoucatacou, toucoucatacou... Ainsi va le murmure du train, fendant à vive allure le temps d'automne et sa froidure. Ce matin d'octobre, le train Montréal-Senneterre vient de laisser derrière lui la gare, traînant son long cortège de wagons. Les embouteillages? On s'en fout. Les feux rouges? La même chose. Il pleut des cordes? Peu importe: le cheval d'acier de 200 tonnes suit ses guides de fer, et il s'apprête maintenant à s'enfoncer dans les bois.

En soi, prendre le train constitue une sorte de féerie rurale. Laisser de côté voiture, soucis, train-train et ennuis se conjugue au plaisir de se faire conduire, par son chauffeur privé, à travers la campagne bigarrée. À plus forte raison quand on sait que le but du voyage est d'atteindre quelque endroit inaccessible en voiture: en l'occurrence, la pourvoirie de Windigo, située à environ cinq heures de Montréal. Sauf qu'on imagine rarement, en montant à bord d'un train, que le périple vaut le coup en lui-même.

Des buissons ornent des eaux peu profondes qui longent une berge.

C'est fou ce qu'on peut observer, et qu'on ne saurait découvrir autrement, en traversant en train l'explosion des feux de la rampe automnale. On passe en plein coeur des bois mais aussi, à l'occasion, à l'orée des maisonnettes; par endroits, on a vraiment l'impression d'entrer chez les gens par la porte d'en arrière. On découvre des cabanes à sucre dont l'existence demeurait jusque-là insoupçonnée; on dirait que toutes, elles se sont donné le mot pour s'installer à l'abri des regards.

Derrière le wagon de queue, les feuilles mortes virevoltent fougueusement au passage du convoi, reflétant leurs teintes sur les parois illuminées des wagons aluminés. De part et d'autre, on assiste au défilé furieux des arbres en tenue de bal, les trembles rougissent de la honte de se voir progressivement dépouiller, et les bouleaux incandescents tremblent de la gêne de se départir de leurs atours évanescents.

En remontant vers le Haut-Saint-Maurice, plus on avance, plus la fenaison chamarrée laisse place à la chauve grisaille des branches dénudées, comme si de fins cheveux de vieillards, chatoyés par la lumière, pendaient des arbres. On traverse des murs de roc coupés à vif par le Grand Architecte du Temps, avant de longer la force tranquille de la Saint-Maurice, qui a longtemps drainé les billots de bois jusqu'au Saint-Laurent.Pont ferroviaire qui s'entend vers l'horizon

Après les rues engorgées de Montréal, on s'élève au-dessus des rus et rivières enragées du territoire rural. Les cours d'eau regorgent de feuilles moribondes, les champs se dégorgent une dernière fois avant que la neige ne les inonde, tandis qu'on a droit à de larges vues en plongée sur des vallées oubliées parce que trop isolées. De l'intérieur du train, le large écran des fenêtres dévoile des panoramas qui se présentent comme autant de films au ralenti. Bien vautrés dans leur fauteuil, les spectateurs d'un jour assistent, cois d'admiration, aux scènes changeantes de ce lent long-métrage.

Après quelques heures de rail, on sent venir La Tuque bien avant de voir la ville se profiler à l'horizon. Comme à Grand-Mère, les effluves des usines de pâtes et papier remplacent l'odeur des feuilles mortes et de la sphaigne mouillée, dans la ville natale de l'auteur et musicien Félix Leclerc. «La Tuque! crie le contrôleur. Bel endroit pour mourir! Mais il faut que je me trouve une belle-mère avant!» lance-t-il, à la blague.

 

Des chalets colorés au bord d'un lac.

En chemin, un passager avait empoigné le téléphone cellulaire du train. «Deux quarts de poulet, s'il vous plaît. J'arrive dans trente minutes!» Une fois à La Tuque, notre homme est alors descendu prendre sa commande au restaurant, situé en face de la gare... Non pas qu'il n'y ait rien à manger, à bord du train, mais il semble que la volaille n'était pas au menu, ce jour-là.

Quoi qu'il en soit, notre gastronome disposait de tout l'espace nécessairepour ronger ses cuisses, avant de dégourdir les siennes: plusieurs banquettes sont pivotantes et permettent d'installer, entre deux sièges, de larges tables. Une fois repu, une marche digestive de wagon en wagon s'impose, histoire de ne pas devenir trop ankylosé. Mais voilà que tout le monde se rue aux fenêtres: nous arrivons au Réservoir blanc, immense lac artificiel au milieu duquel le train s'engage à fleur d'eau, à la surprise de tous. Serions-nous sur un train amphibie? Pas du tout.

Érigés sur un mince remblai de pierres concassées, les rails courent ici en plein centre du lac, sur six kilomètres. Une fois franchi le premier tronçon de ce fantastique pont de rocaille, le train s'arrête: nous voici arrivés à destination, à Windigo, afin de s'embarquer dans une aventure des plus «sauvage». À suivre...