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En forêt, la nuit a des profondeurs parfois inquiétantes. Sa musique, surtout, celle du bruissement des feuilles virevoltant au sommet des arbres, des branches qui craquent sous le poids d'on ne sait quel animal. En cette nuit de fin d'été, qui parfois donnait l'impression d'une nuit de fin du monde, alors que la voûte du ciel semblait plus basse qu'à l'habitude et que la fraîcheur était descendue d'un seul coup sur nous, Vieux Buck préparait méthodiquement un sauna naturel fait de branchages. Peu à peu, alors que l'équipe chuchotait autour d'un grand feu pour se réchauffer l'âme, Vieux Buck nous racontait ses histoires tout en construisant cette sorte de hutte hermétique en forme d'igloo.
«Pour construire un «sweat lodge», il faut commencer par tracer une croix en direction des quatre points cardinaux; c'est le cercle sacré, un grand symbole de la philosophie amérindienne, nous dit-il. Ensuite, la structure est aussi faite en croix, grâce à deux cerceaux qui se croisent au sommet; puis, sur le dessus, on couche un autre cerceau symbolisant le contact entre l'univers et l'homme.»
Vieux Buck, d'origine abénaquise, nous explique qu'aujourd'hui ce ne sont pas tous les Amérindiens qui pratiquent les rites de leurs cultures respectives. Cependant, il note une recrudescence de la pratique chez les siens: «Il y a un regain de la spiritualité, dit-il. Mais il y a aussi les pseudo-traditionnels, qui se servent des cultes à leurs fins personnelles; ce sont des Indiens américanisés, qui s'en foutent. Les véritables traditionalistes vivent leur spiritualité comme autrefois, pour le bienfait de la communauté et de la nature qui les entourent.»
Vieux Buck tient d'ailleurs à nous préparer adéquatement à l'expérience que nous allons vivre. C'est que le «sweat lodge» n'est pas une mince affaire, ni un simple sauna naturel en forêt. Il s'agit d'un rite de purification traditionnel et sacré qui n'est généralement réservé qu'aux initiés. Ce rite, nous a-t-on avertis, pousse les gens à la limite de l'endurance physique et psychologique. Et c'est dans un état de transe, sous la chaleur accablante, que les rêves, si chers aux Amérindiens, viennent guider les pratiquants. Déjà exténués par nos expéditions et nos nombreux reportages, ce n'est donc pas sans une certaine appréhension que nous allions bientôt nous engouffrer dans cette nouvelle aventure. Peu à peu, le «sweat lodge» prenait forme et les pierres au centre du feu, les mêmes qui allaient réchauffer la hutte, devenaient rouges comme le métal en fusion.

«Si je suis revenu de la chasse au couteau, si j'ai quitté aujourd'hui mon camp sur le bord de la rivière, c'est parce que je veux que ce «sweat lodge» soit une prière pour la rivière Saint-Maurice. Nous devons aider la rivière pour la guérir et la soulager de la pollution. Déjà, depuis qu'on la dépollue, les algues recommencent à pousser. C'est pas une joie, ça?! Les tortues et les grenouilles vont revenirSigma», dit Vieux Buck tout en achevant les derniers préparatifs.
Vieux Buck, qui habite dans sa camionnette ou dans son camp de chasse et qui gagne sa vie comme animateur autochtone au Domaine McCormick, nous ouvrit finalement les portes du «sweat lodge». Avant d'entrer, il nous invita à lui donner un objet qui nous était cher, puis il ajouta lui-même un totem à nos objets. À demi nus, malgré le froid qui régnait dehors, nous avons pénétré dans le «sweat lodge» en entrant par la gauche, faisant un cercle autour d'un trou dans le sable se trouvant au centre. Vieux Buck apporta ensuite les premières pierres, qui représentent le vent du nord, pour le courage; le vent du sud, pour la force; le vent de l'ouest pour la prudence et le vent de l'est, pour la sagesse. Enveloppé dans des parfums de sauge, il commença à entonner des chants traditionnels gutturaux qui semblaient danser avec la vapeur créée par l'eau jetée sur les pierres brûlantes.
Tout au long de la cérémonie, Vieux Buck nous raconta une longue légende amérindienne de purification, avec des animaux et des guerriers mythiques, et où la nature jouait un rôle tout aussi important que les hommes. L'équipe, silencieuse, résista à l'assaut de la chaleur de plus en plus intense et chacun de nous fut transporté dans un ailleurs qui lui était jusque-là inconnu, dans une aventure intérieure et individuelle qui allait nous unir pour le reste du voyage. On ne saura sans doute jamais qui aura prié pour qui ou pour quoi, qui aura rêvé de paix ou de grands espaces. Mais nous aurons tous compris les sages paroles de Vieux Buck à la sortie du «sweat lodge»:
«Chasser les mauvais esprits, c'est chasser les angoisses de l'Homme; notre pire ennemi est en nous et le «sweat lodge» permet de nous en libérer.»
Depuis ce jour, par certaines nuits froides, l'esprit de Vieux Buck, celui des guerriers, de la rivière et de la forêt viennent nous guider dans nos rêves...