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Pourvoyeurs contre fourvoyeurs

Logo Aventures ExpéditionsDepuis bientôt vingt ans, Michel Lamarre a pignon sur plage aux abords du Réservoir Blanc, où il accueille tout l'éventail des fervents adeptes du grand air et des sports qui éveillent puis apaisent l'instinct du traqueur, du chasseur, du pêcheur.

Pour lui, tenir une pourvoirie n'est ni un emploi ni un passe-temps: c'est un mode de vie, une façon de vivre pleinement sa liberté d'homme de la nature. «Je suis peut-être né à Montréal, mais ma vraie place, c'est Windigo. Tout jeune, j'y passais mes étés; et, dès que j'ai pu m'y procurer un lopin de terre, je m'y suis installé. J'adore ce que je fais, mais ce n'est pas toujours évident...»

Michel regarde au loin sous le revers de son chapeau.Même si le chiffre d'affaires de Michel atteint bon an, mal an au-delà de 125 000 $, la moitié est engloutie en taxes et en permis, souligne notre homme. «Faut pas lancer une pourvoirie pour être en "business". Pour avoir le droit de travailler, je dépends de quatre ministères et il me faut obtenir une foule d'autorisations. Ce n'était pas le cas auparavant: autrefois, j'avais des revenus deux fois moins élevés, mais au bout du compte, il me restait plus d'argent dans les poches. Comprends-tu quelque chose là-dedans, toi?» Ben non, Michel. Pas vraiment.

Comme si cela ne suffisait pas, les frais d'opération sont considérables pour faire tenir debout cette folle entreprise, notamment en raison de l'éloignement: il en coûte ainsi 4000 $ par année pour se brancher au réseau téléphonique, les frais de base mensuels s'élevant au bas mot à 200 $... Sans compter qu'il faut vraiment avoir la foi pour exercer la profession de pourvoyeur, quand on connaît l'incertitude reliée à tous ces fourvoyeurs et empêcheurs de pêcher en rond, qui pèchent par manque de compréhension...

Chutes qui se déversent dans une rivièreDe fait, malgré l'affection qu'il porte à son coin de pays sauvage, Michel devra peut-être bientôt le quitter pour d'autres ravages d'orignaux et frayères à poissons. La raison en est que depuis une dizaine d'années, une épée de Damoclès lui pend au-dessus du panache, alors qu'on discute régulièrement de la possibilité de harnacher le rapide des C&brkbar;urs pour y dresser un barrage. Un barrage, ici, sur l'un des derniers grands rapides du Québec. Comme si on n'en avait pas déjà assez, dans cette province!

«Ce serait catastrophique, indique Michel. C'est là que fraient les dorés, chaque printemps. Si on construit ce barrage, ce sont des kilomètres de rapides qui seront noyés sous des dizaines de pieds d'eau. Quant au doré, il faudra oublier ça...» Michel et sa famille ont tout investi dans la pourvoirie Windigo: temps, argent, sueur, agréments, désagréments. Les cabanes en bois rond, la grande salle, même la maison familiale furent dressées à la force du poignet. Mais si ce foutu barrage voit le jour, la famille Lamarre sait déjà qu'elle devra lever le camp.

Aerial view of hydroelectric dam on wide river.Le pire, c'est que non seulement Michel doit composer avec cette éventualité, mais encore doit-il essuyer les dégâts que celle-ci peut engendrer, avant même qu'un seul coup de pelle ait été donné. «En 1990, Hydro-Québec est venu faire du repérage en hélicoptère, pour ce fameux barrage. Ça m'a fait perdre une bonne partie de mes clients, avec le bruit qu'ils ont fait et la poussière qu'ils ont soulevée. Ils m'ont dit de ne pas m'en faire, qu'ils m'offriraient une compensation. Comme je n'ai jamais vu la couleur de leur argent, j'ai engagé un avocat; après avoir dépensé 8000 $ en frais juridiques, j'ai abandonné. C'était trop le bordel...», peste Michel.

Devant le brouhaha des gros bouillons du rapide des C&brkbar;urs, celui de Michel palpite de plus belle. Il y a des lustres qu'il vient se recueillir ici pour cueillir ses prises, à la ligne, devant le spectre jaunâtre et translucide des rafales d'eau qui roulent en formant des moutons d'écume. Tout en songeant qu'il pourrait bientôt ne plus jouir de ces instants chéris, il lâche un commentaire riche de sens, qui en dit long sur ce qu'il pense des ronds-de-cuir: «Moi, les seuls barrages que j'aime, ce sont ceux des castors...»