Train |


Une légère odeur de guano emplit l'air, les cris aigus de milliers d'oiseaux se perdent dans la forêt, nous marchons tête baissée dans leur direction. Le bruit est si intense qu'à chaque pas, nous pensons être arrivés. Mais lorsque la barrière qui encercle la colonie de fous de Bassan de l'île Bonaventure se dresse devant nous, le doute n'est plus permis. Impossible de parler dans un tel vacarme... nous venons d'entrer sur leur territoire.
La colonie de fous de l'île Bonaventure est la plus grosse en Amérique du Nord et la deuxième plus importante dans le monde. Et les oiseaux nous le font bien sentir: pas un instant ils ne calmeront leur tapage. Pendant que les deux cameramen installent leurs équipements, j'en profite pour observer le comportement des volatiles.
Étrange... Entassés les uns sur les autres, on dirait qu'ils se battent tous pour le même nid. «En dépit des apparences, explique le guide de parc Gilbert Bourget, chaque famille a son nid. Le problème, c'est que lorsque le mâle revient de la chasse, il n'est pas en mesure de reconnaître sa femelle!» Décidément, me dis-je, cet oiseau porte bien son nom ! Pour identifier sa femelle, le mâle l'attaque au cou. Si celle-ci se laisse faire, le mâle comprend qu'il s'agit bien de sa femelle. Mais comme les apparences sont parfois trompeuses, le couple va se livrer à un jeu d'escrime avec le bec selon un certain rituel. Une fois ces préliminaires accomplis, ils peuvent passer à table.
En plus de se battre pour la reconnaissance, les fous de Bassan sont toujours prêts à attaquer dès qu'un autre membre de la colonie empiète sur leur territoire de nidification. Les plus jeunes goûtent particulièrement à cette médecine. Pas encore en mesure de voler, leurs corps difformes couverts de duvet portent déjà les marques de ces attaques. Dès la fin de l'automne, ceux qui n'auront pas encore appris à prendre leur envol seront abandonnés sur place. Le monde des fous est parfois cruel...
L'attitude de ces oiseaux au sol contraste toutefois avec leur comportement dans les airs. Dès qu'ils s'élancent dans le vide à partir des falaises abruptes de l'île Bonaventure et qu'ils déploient leurs ailes, les fous deviennent majestueux. Ils ressemblent à de gros voiliers à la dérive, tant l'envergure de leurs ailes est grande. «Elle peut atteindre 1,50 mètre, précise Gilbert Bourget, ce qui leur permet de parcourir des grandes distances afin de se nourrir. Certains oiseaux s'éloignent parfois jusqu'à 150 kilomètres de leur nid!» Mais la plupart du temps, les fous n'ont qu'à plonger dans les eaux du fleuve pour trouver leur pitance.
Les eaux de l'île Bonaventure sont en effet très riches en espèces végétales et animales. En plongeant tête première dans les fonds sablonneux, les fous font sortir les lançons et il ne leur reste qu'à en gober quelques-uns. Si la tactique ne fonctionne pas, ils peuvent également se déplacer sous l'eau grâce à leurs pattes palmées. «La plupart des gens ne sont pas au courant, explique notre guide, mais les fous sont d'excellent nageurs. Le plus dur pour eux, c'est de s'envoler quand leurs ailes sont mouillées. Ils peuvent courir en battant des ailes sur plusieurs mètres avant de prendre leur envol.»
Nous redescendons au niveau de la mer, afin d'observer les fous en train de plonger. L'intensité des cris diminue à mesure que nous approchons du rivage. Là, les oiseaux ont cessé tout combat pour se consacrer à la quête de trouver de la nourriture. Nous les voyons dans toute leur splendeur: le vol est gracieux, fluide, le reflet du soleil fait ressortir la blancheur de leurs ailes ainsi que les taches jaunes qui leur encadrent la tête. Ils sont magnifiques. Ils passent rapidement au-dessus de nous et, pendant un instant, nous croyons être dans Les Oiseaux d'Hitchcock.
Après quelques heures d'observation, nous quittons l'île Bonaventure et sa colonie de fous. Nous en croisons encore quelques-uns uns sur la route vers Percé. Une fois amarrés au quai, alors que l'île redevient la propriété de ces êtres un peu étranges, nous jetons un dernier regard à l'île des fous, en nous disant qu'ils doivent aussi nous prendre pour des aliénés. Passer une journée complète à les observer doit sans doute leur paraître bizarre. «À force d'observer les oiseaux, on en apprend beaucoup sur le comportement humain!», nous glisse Gilbert Bourget en bon philosophe.