Train |

La gueule grande ouverte, l'ours noir attend l'arrivée des visiteurs; un petit canard huppé se dandine fièrement devant lui. Tiré du sommeil par les couacs stridents du caneton, le castor se cherche une branche à gruger, sous l'oeil impassible des cerfs de Virginie. Les loups épient, l'hermine reste tapie, et l'équipe de reporteurs que nous sommes se sent soudain... observée. Deux cents billes noires nous scrutent comme des étrangers et semblent enregistrer nos moindres faits et gestes. Mêlé au regard de ses bêtes, Yannick Dekens, le propriétaire du Club Odanak guette notre réaction: «Que pensez-vous de ma salle de taxidermie?», lance-t-il, visiblement inquiet. Le cameraman Yanick Rose saute sur sa Betacam, alors qu'on entend le cliquetis de l'appareil photo de Denis Bouchard. Les animaux posent sans broncher, torses bombés et panaches au grand vent. M. Dekens est rassuré, ses animaux font bonne figure.

Dès l'ouverture de sa pourvoirie, en 1995, M. Dekens a eu l'idée de cette pièce: sorte de «salle de montre» pour voyageurs curieux d'en apprendre sur les animaux du Québec et du Canada. Un trappeur est là, à chaque séance d'information, pour présenter les vedettes de la soirée aux nouveaux arrivants. Habitat, moeurs, nourriture, prédateurs et «prédatés». Immortalisées, figées par les mains d'un naturaliste de La Tuque, les bêtes se prêtent docilement au jeu. «Les gens sont contents de pouvoir observer les animaux sans avoir peur qu'ils s'en aillent au premier coup de vent, explique notre hôte. Pour voir ces bêtes dans la nature, il faut être en communion avec celle-ci. Ce qui n'est pas toujours facile...»
Yannick et son fils Frank, qui gère également la pourvoirie, ont toutefois trouvé une méthode bien à eux pour observer les castors en action. Ils s'approchent tranquillement du barrage avec les clients, retirent quelques branches et attendent une quinzaine de minutes. Là, à coup sûr, un castor vient réparer la brèche faite dans son LG2 de fortune. «Nous avons fait un marché avec les castors, raconte Frank Dekens, nous leur laissons le barrage, qui bloque l'accès par la route à l'autre lac; mais, en échange, ils effectuent leurs menus travaux de réfection devant les clients!» Frank est un peu le «gentil organisateur» du Club Odanak. «Toujours là quand on le cherche», nous glisse son père à l'oreille, il s'occupe des clients à partir de l'arrivée jusqu'au départ. Entre les deux moments, les visiteurs pratiqueront une foule d'activités allant de l'observation d'ours, au bowling sur glace, en passant par le canot, le kayak, la randonnée pédestre, le quad et la motoneige selon la saison. «J'aime voir les gens en activité, dit Frank, lorsqu'ils rentrent fatigués le soir, je sais que j'ai fait du bon travail. Même si chaque été les clients me tirent dans le lac pour me remercier du séjour!»
Bien que situé à moins d'une demi-heure du centre de La Tuque, le Club Odanak semble perdu dans le fond du bois, très loin de la civilisation. Le chant des oiseaux et des criquets surprend l'oreille du citadin et il suffit d'ouvrir l'oeil pour voir une petite bête s'enfuir dans la nature. «J'aime beaucoup les animaux, explique M. Dekens, même si je suis parfois obligé d'en prélever pour réguler le nombre de têtes sur le territoire. Il arrive aussi que pour éviter le massacre, comme ce fut le cas pour les trois loups qui allaient ravager notre troupeau de chevreuils, nous soyons contraints d'attraper quelques bêtes.»
Aujourd'hui figés pour l'éternité dans la salle de taxidermie, les loups semblent encore aux aguets, prêts à bondir au moindre faux pas. Nous sortons de la salle sur la pointe des pieds, Yannick Dekens referme à clé derrière lui...