Train |

Le soleil tombe lentement sur l'horizon de la forêt abitibienne. Notre sentier débouche sur un lac immaculé recouvert d'une quinzaine de pouces de neige fraîche. Weillé, notre leader, nous fait signe de le suivre et il s'élance à toute allure sur la surface gelée de l'étendue d'eau. Nous avançons en procession pendant un certain temps. Puis la confiance gagnée dans les sentiers nous incite à sortir du sillon et à tracer notre propre piste de motoneige. Habituées à la neige tapée des sentiers, nos montures sont plus difficilement manoeuvrables lorsqu'il faut tourner. L'important est de ne pas perdre son énergie cinétique, celle du mouvement, comme s'en apercevra bien vite notre photographe Denis Bouchard.
Qu'à cela ne tienne! Le premier commandement du motoneigiste est l'entraide. Sitôt que l'un des joyeux aventuriers s'empêtre dans la neige, il faut voler à son secours, creuser la poudreuse sous la chaîne pour lui réassurer son mordant. C'est la solidarité à son meilleur. Autant le sport est solitaire pendant des heures lors d'une journée de randonnée, autant il faut constamment s'assurer que l'on suit quelqu'un, mais surtout que l'on est suivi et que nous n'avons perdu aucun élément de la «chaîne». L'esprit de camaraderie qui se développe lors des périples de motoneige est indescriptible. Tout le monde s'entraide quand un bris mécanique survient car, bien que ces machines donnent un sentiment de liberté incomparable, les possibilités de survie d'un motoneigiste sans motoneige au beau milieu de nulle part sont identiques à celles d'un arbre dans le Sahara.
À la fin de la journée, les motards des neiges se retrouvent pour un bon repas bien arrosé dans une pourvoirie surgie comme par enchantement des profondeurs de la forêt. L'une des plus surprenantes est sans nul doute Le Balbuzard sauvage et ses fascinantes constructions entièrement conçues en énormes rondins de bois. Ce relais de motoneige a été imaginé il y a quelques années par Annick Montagné. «J'ai essayé de faire ce que moi j'aurais voulu trouver ailleurs, explique-t-elle. J'ai fait quelque chose de beau, et puis surtout, s'empresse-t-elle d'ajouter, de très confortable. Et dans un cadre magnifique en plus! Je cherchais la nature, la vraie, précise celle qui a visité plus de 120 pourvoiries avant de faire son choix.» Et force nous est de constater qu'elle a réussi de belle façon. Sa pourvoirie est l'une des seules à profiter d'une forêt mature qui ne soit destinée à la coupe avant longtemps. Il n'y a pas eu beaucoup de chasse et de pêche non plus, ce qui fait que le territoire est très riche en faune. «Il n'y a plus de stress de la ville, ni de stress des voitures, continue Annick. Les clients qui viennent ici ont la même impression que moi: ils retrouvent une nature sauvage.»
Et que dire du menu! La cuisine d'Annick Montagné donnerait envie à n'importe quel profane de l'art culinaire de devenir grand chef. Sa cuisine est composée de viandes fraîches et de fruits de mer cuits à même votre table grâce à une simple plaque chauffante portative. Le tout accompagné d'un chapelet de sauces, toutes plus suaves les unes que les autres. À s'en lécher les babines, je vous le garantis.
Une fois sorti de table, ce ne sont pas les activités qui manquent. L'une des plus intéressantes est sans contredit la motoneige hors-piste. Le territoire du Balbuzard est énorme. Certains touristes américains disent qu'il est aussi grand que l'État du Rhode Island. Pour vous donner une autre idée de la chose, disons qu'il y a 200 lacs sur la pourvoirie, dont seulement 35 accessibles à l'heure actuelle. Dans ces conditions, il est plus qu'aisé de trouver un sentier de poudreuse sur lequel aller se défoncer en motoneige. «Au Balbuzard, il n'y a rien d'impossible, lance Weillé, le surintendant de la pourvoirie. Tu le demandes, tu l'as. On a des camps éloignés du Lodge principal et on peut faire des excursions de deux ou trois jours. C'est sécuritaire et à la portée de tous. On y va selon le degré de difficulté que t'es capable d'affronter. C'est un sport qui se pratique seul, mais quand tu arrives dans un relais, continue Weillé, tu appartiens à une communauté. Tout le monde a du fun avec tout le monde. Ça s'parle, ça s'dit que sa machine est plus puissante que celle de l'autre...»
Les gens qui partent ainsi s'éclatent à fond, reviennent le soir, complètement ivres d'une belle fatigue. Ils ont vu des paysages vierges, loin des autoroutes pour motoneiges. Sans parler des nombreux lacs où l'on peut rouler tous côte à côte à plus de 60 km/h. On peut facilement faire 150 km par jour. À ce rythme-là, les étendues infinies de l'esprit humain rejoignent celles de la nature!