Train |


C'est le matin du grand départ des expéditions d'hiver. Au menu, seize reportages à réaliser, 2000 km de train, 900 km de voiture, 300 km d'avion et 400 km de motoneige. Va falloir attacher nos tuques avec de la broche si on veut s'en sortir vivant...
J'arrive le premier, en avance. Décidément, tout va bien. La gare est immense et plutôt déserte. Quelques passagers cherchent leur train pour Québec ou Toronto. Peu après Denis et Yanick arrivent, accompagnés de Catherine Bureau, une journaliste indépendante qui fera le périple avec nous, et qui souvent empêchera le cabotinage de quatre hommes (redevenus gamins l'espace d'une dizaine de jours dans le bois) de tomber dans le fossé du ridicule.
Benoît Laporte arrive le dernier, son zèle organisationnel l'ayant obligé à régler quelques détails de dernière minute. Benoît, c'est un peu la vigie de notre embarcation. Il sait où, quand et comment changer de destination. Il aperçoit ma tête qui dépasse de la pile de matériel audiovisuel dont Yanick m'a confié la garde: «Où sont les autres, lance-t-il précipitamment, il nous reste six minutes avant que le train ne s'en aille!» Je pointe le café où ses bourreaux de travail se sont permis de reprendre leur souffle entre ce réveil à l'aube et le départ.
Le train sort de la gare en direction du pont Victoria. Au large s'ouvrent les horizons privilégiés que ce moyen de transport nous permettra de découvrir. Le bout du monde à portée de main: les vastes contrées endormies de la Gaspésie et son immense massif des Chic-Chocs, l'endroit rêvé pour l'amant des sports de glisse en tout genre; le Saguenay-Lac-Saint-Jean, porte d'accès des expéditions en motoneige vers le Grand Nord; la Haute-Mauricie, ses rivières et lacs glacés, ses innombrables sentiers de motoneige qui débouchent sur autant de pourvoiries; l'Abitibi, royaume des derniers pionniers et des mines d'or.
Le train file toujours, imperturbable, avalant la distance nous séparant de Québec. L'équipe est fatiguée de ce réveil avant le soleil, mais elle est également trop excitée par ce qu'elle anticipe pour pouvoir faire la sieste ne serait-ce qu'un instant.
Denis, Yanick et Benoît observent les deux nouveaux-venus qui n'ont pas participé aux raids d'été et d'automne. Catherine accapare plus d'attention que moi, mais je ne m'en formalise guère. Le contraire m'aurait d'ailleurs un peu plus inquiété.
On se sent comme les navigateurs de la péninsule ibérique contournant les côtes du continent africain vers des mondes exotiques. O.K., j'exagère un peu mais l'idée est là.
Nous partons pour dix jours en terrain inexploré. On se sent comme les navigateurs de la péninsule ibérique contournant les côtes du continent africain vers des mondes exotiques. O.K., j'exagère un peu mais l'idée est là.
Et je peux vous dire que pour avoir beaucoup voyagé en Amérique latine, il ne suffit pas d'aller à l'autre bout du globe pour en saisir l'étendue et se sentir dépaysé. Il faut seulement marcher là où l'horizon commence, sortir du labyrinthe des rues, suivre un sentier, gravir cette montagne au loin, descendre cette rivière... Mais surtout rencontrer ces gens qui y habitent et qui sont l'extension de l'âme du paysage. Se perdre pour se trouver: quiconque voyage connaît cette recette aux ingrédients informulés.