Train |


C'était le 31 août au petit matin, très tôt le matin. Dans la hâte, et la crainte de manquer le train, je fus le premier arrivé à la gare centrale de Montréal. Les voyageurs se poussaient vers les tourniquets, la plupart débarquant des trains de banlieue pour aller au travail, d'autres quittant vers Toronto, et, qui sait, les plus téméraires se rendraient-ils même jusqu'à Vancouver.
La gare de Montréal, moderne et pratique, n'a pas le charme des gares d'autrefois. On devrait mettre des haut-parleurs diffusant le vrombissement des locomotives quittant la gare; permettre aux passants de voir les trains arriver; pouvoir espionner les amoureux qui s'embrassent pour la dernière fois avant un départ.

Ce matin du 31 août, je fus le premier arrivé, et je pensais à toutes ces choses, sans savoir que la nostalgie est bien mauvaise conseillère. Denis Bouchard arriva second. J'espérais secrètement qu'il réussirait à lever ses lourdes paupières d'ici le départ : après tout, le photographe de l'expédition serait plus efficace les yeux grands ouverts.
Puis, ce fut au tour de Benoît Laporte, de VIA Rail, l'organisateur de l'expédition, de poser le pied dans la gare, prêt à la conquête du Nord québécois. Lui avait les yeux grands ouverts: «Vous avez vu Yannick?, demande-t-il, presque en état de panique. Faudrait pas qu'il manque le train...»

Yanick Rose en retard? Oui; mais un cinéaste, après tout, sait maîtriser l'art du montage. «Salut les gars, je suis pas en retard, j'espère? » dit-il en poussant une montagne de sacs d'équipement pour le tournage sous le regard soulagé de Benoît Laporte.
Nous montons à bord du train. Pas de doute, le voyage est commencé. Le train a ce quelque chose d'unique qui vous donne la sensation de commencer vos vacances dès que vous y montez. Montréal s'éloigne, et le Haut-Saint-Maurice, là où nous allons passer une quinzaine de jours, s'approche.

À bord du train, l'équipe annonce ses couleurs: on se faufile illégalement dans le wagon de charge aménagé pour les bagages. Ici, dans ce wagon au plancher de bois, l'air du dehors entre à plein par les deux grandes portes latérales. Nous sortons à peine la tête, les cheveux dans le vent, et nous nous emplissons d'une dose de paysages à couper le souffle: ponts, rivières, lacs, forêts à perte de vue, quelques fermes ici et là: somme toute les uniques traces de civilisation que nous rencontrons dans ce périple.
Mais lorsque Yanick s'aventure un peu trop loin, hors des limites de sécurité, pour saisir quelques images avec sa caméra; je le tiens par la taille, son corps à moitié dans le vide, et le train qui fonce à vive allure; un employé de VIA nous ramène à l'ordre sévèrement. Nous nous excusons.
«Pis?», je demande à Yannick.
« Les images vont être écoeurantes! » me glisse-t-il à l'oreille.
Ça fait à peine deux heures que nous sommes partis et, déjà, le ton est donné. Les portes restent grandes ouvertes. Le paysage défile comme seul il peut défiler vu de l'intérieur d'un train. Je m'étends sur mon sac à dos, ferme les yeux, et pense aux gens que nous allons rencontrer dans quelques minutes, à l'expédition de motomarine sur la rivière Saint-Maurice qui nous attend dès notre arrivée au village de Grandes Piles. Le temps s'est arrêté, mais le train continue son roulement, infatigable.