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Rares sont les chasseurs qui viennent expressément à la pourvoirie Windigo, en Haute-Mauricie, à la rencontre de l'orignal: ici, on préfère de loin la pêche. En revanche, le «call» du buck retentit régulièrement, dans les hauteurs montueuses de la région. Comme celui de Michel Lamarre, propriétaire de la pourvoirie.
L'automne, tous les orignaux du Québec sont en rut pour la gloire, celle de leurs descendants à venir. Jusqu'à la mi-octobre environ, ces don Juan à panache sont en pleine courtisanerie auprès de leurs demoiselles des bois aux abois, à un point tel qu'ils cessent pratiquement de se nourrir pendant une trentaine de jours.
Non pas que ces élans d'Amérique soient mélancoliques ou qu'ils aient pris part à une cure d'amincissement pour plaire à Madame; en fait, ils sont tout simplement trop occupés à flirter, à se frotter les bois contre les arbres et à imprégner les écorces de leur fragrance naturelle.
Grâce à une faculté hybride située entre le goût et l'odorat, l'orignal peut sentir si l'objet de sa convoitise est mûr pour l'amour. La femelle y va pour sa part de ses plus belles vocalises pour attirer un prétendant, lequel pourra la suivre jusqu'à douze jours avant de s'assouvir. C'est donc en imitant le bramement de la femelle en chaleur qu'on peut inciter le mâle à venir parader à l'orée d'un bois ou aux abords d'un lac.
Il n'y a pas d'heure pour attirer l'orignal, quoique l'aube et la tombée du jour soient privilégiées. Mais il faut surtout ne pas faire de bruit, aucun bruit. Pas question de s'éclaircir la gorge, de tousser ou d'éternuer, c'est la consigne. Les imperméables en plastique, qui craquent à chaque mouvement, sont également à proscrire: le moindre écho, le moindre murmure pourraient indisposer l'objet du rendez-vous et le faire fuir. Seul le gémissement plaintif de sa femelle peut l'attirer.
Remarquez que contrairement à ce que l'on pense, on peut aussi bien imiter le mâle que la femelle, pour attirer le mâle. Non pas que l'orignal soit porté à draguer ses compagnons du même sexe; en fait, lorsque la femelle se lasse des élans d'affection de son partenaire, elle se réfugie à l'occasion dans un fourré. Le mâle tourne alors autour en l'attendant, et s'il entend un rival dans les environs, il arrivera au triple galop pour lui servir une raclée.
Avec la popularité de la chasse, l'orignal est par ailleurs devenu méfiant: la pression à laquelle il a fait face, depuis plusieurs générations, ne s'oublie pas. «Pour attirer le roi de la forêt, il faut donc d'abord engager la conversation avec lui», précise Michel. Pas bête, la bête.
Pour ne pas se cogner le nez à d'autres chasseurs, Michel s'est pourvu d'un petit camp près d'un lac, disons... éloigné. Cinq kilomètres de sentiers et une heure trente de montée à pied dans un fatras de branches, d'arbres morts et de marais boueux lui assurent l'exclusivité de tout orignal qui se pointerait dans les environs de son camp.
Au sommet, un coup d'oeil sur les lieux suffit à faire rapidement oublier les muscles endoloris: devant l'immense théâtre que forme l'orée du bois, le lac de Michel reluit de splendeur. Pas un son, pas un mouvement d'onde, rien. Rien que le calme absolu de ce plan d'eau inerte, stagnant, fascinant. C'est devant ce décor onirique que Michel entreprendra son petit numéro.
Debout face à son lac, Michel craque d'abord une allumette, pour vérifier l'alimentation du vent. L'orignal est peut-être un peu myope, mais il demeure néanmoins doté d'un odorat et d'une ouïe hors pair. S'il entend un bruit qui vient vers lui ou s'il sent l'odeur d'un chasseur, il détalera comme un lapin. Puis, comme un clarinettiste devant une salle vide, Michel descend sur la berge avant d'empoigner son cornet d'écorce. Tel un maestro, il embouche alors son instrument pour entonner son chant d'amour. Suspense.
«S'il m'a entendu, il sait exactement d'où provient le cri, et il faut arrêter de «caller», puis attendre.» Malgré des appels répétés, ce sont de longs silences qui viendront peser sur l'attente qui durera près d'une heure trente, sans qu'aucun prétendant ne montre le bout de son panache. Ce soir-là, le buck ne roulait pas pour nous autres. Mais qu'importe: l'après-midi avait été vivifiant, la balade, tonifiante, et la démonstration, fort enrichissante. Et puis, la prochaine fois sera la bonne...