Train |

«Pardon, pourrais-je utiliser votre téléphone?
- Non.
- Allez, rien qu'un coup de fil à frais virés!
- Ce n'est pas que je ne veux pas, mais je n'ai pas le téléphone...»
A-t-on idée de vivre au milieu de nulle part, à McTavis en l'occurrence, là où rien ne se crée, rien ne se perd, rien ne se passe? Norbert, un conducteur de train pré-retraité, a pourtant choisi l'endroit pour aiguiller son train-train quotidien en y installant ses pénates pour de bon, avec le réservoir Blanc comme mer, ses cordes de bois comme cour arrière et son jardin de fleurs comme parterre.
L'an dernier, Norbert et sa femme passaient leur premier hiver ici, en Haute-Mauricie, même si leur nouvelle résidence faisait déjà office de chalet d'été, depuis des années. «À McTavis, je suis vraiment bien, dit Norbert. Grâce à ma génératrice, je n'ai pas de facture d'Hydro à payer, ni de crise du verglas à appréhender; quant au téléphone, c'est trop cher quand tu n'es pas branché au réseau. Et de toutes façons, c'est bien plus tranquille de vivre sans sonnerie!»
À quelques encablures de là, à la pourvoirie Windigo, la sonnerie retentit pourtant fort souvent, été comme hiver. «La plupart de nos clients savent que nous sommes parfois complets, alors ils préfèrent réserver», souligne Lise, cuisinière et grande argentière des lieux. Il faut dire qu'à la saison froide, quand se profilent à l'horizon ces garnisons de Français, vaut mieux être prêt. Encore un peu et on parlerait de phénomène migratoire: «On les voit venir de loin, ils ont chacun leur motoneige et ils voyagent en caravanes de 20 personnes. À chaque fois, il y en au moins un qui "scrappe" son ski-doo; parfois, ils font même des carambolages!», rigole Michel.
Contrairement à ce qu'on serait donc porté à penser, la vie n'apparaît pas empreinte de monotonie, l'hiver, à travers les carreaux émaillés de givre de Windigo. Idem l'été, quand se pointent au souper des contingents d'hommes des bois affamés. Peu importe la saison, l'arrivée de tant de joyeux drilles demande un brin de logistique à pratiquer en famille.
Ainsi Papa guide, Maman mitonne et pitonne sur sa calculette, Fiston trappe, plume, piège, pêche et court à gauche et à droite à la poursuite de quelque chose à finaliser. Si, à l'occasion, les rôles sont interchangés, la somme de travail à abattre demeure inchangée. «Être pourvoyeur, c'est du travail à temps plein, dit Michel. Personnellement, je passe de 18 à 20 heures par jour avec les chasseurs et les pêcheurs. Remarque, je ne changerais pas mon mode de vie pour n'importe quelle job en ville : je me sens privilégié, ici. Y'a plein de liberté, tout partout!»
Sa femme Lise aussi ne peut imaginer meilleur endroit pour couler des jours heureux. Mais comme son mari, elle n'a d'autre choix que de mettre la main à la pâte. «C'est moi qui décide de la planification de la cuisine, qui tiens les livres de comptabilité, qui engage la femme de ménage... Au moins, quand j'en ai l'occasion, je me fais plaisir en guidant pour les sorties de pêche». Même que c'est Lise qui a appris à pêcher à son amie Pauline, une Estrienne qui vient régulièrement changer d'air à Windigo.
Le plus compliqué pour Lise, c'est de prévoir à long terme, pour que tous ces ogres qui viennent roupiller dans son camp ne se mettent pas à la houspiller tout le temps. «Quand on habite en ville, c'est facile de passer au dépanneur pour aller chercher ce qui manque. Mais ici, on est perdu en plein bois et on fait le plein d'épicerie une fois aux 15 jours. Au moins, on est sûr d'une chose, c'est que les chasseurs et les pêcheurs sont de gros mangeurs!»
Il n'est pas rare que Lise active sa batterie de cuisine avant même le lever du jour. Quand les chasseurs quittent de tôt matin, pas question de les laisser partir le ventre vide. Durant la saison de la chasse à l'ours, c'est le contraire: on commence à battre les buissons vers 16h00 et, conséquemment, on rentre tard en soirée, parfois vers 23h00. Et tout laisse croire qu'aucun chasseur ne connaît l'adage «Qui dort dîne», si on se fie aux festins que Lise se fait un point d'honneur de préparer, au tournant de minuit.
Grosso modo ouverte à l'année, la pourvoirie Windigo s'accorde cependant quelques périodes de répit et de repos. C'est le cas de la fin de l'automne jusqu'au temps des Fêtes, alors qu'il faut se préparer pour passer l'hiver, de même qu'à la mi-mars, quand tous les Européens ont traversé la grande flaque. C'est alors le temps des bilans et, surtout, des salons et autres foires touristiques auxquels participe la pourvoirie: il faut bien aller vanter les vertus du plein air à tous ces citadins devenus glauques l'espace d'un hiver. Sans compter qu'il est impératif de s'assurer la venue de nouveaux arrivants, la saison suivante. Dans le bois, c'est une question de survie.
«D'ailleurs, faut surtout pas espérer faire de l'argent en opérant une pourvoirie, conclut Michel. En fait, il faut vraiment aimer ça, parce que l'argent, ici, c'est secondaire. De toutes façons, qu'est-ce que tu veux que je fasse, moi, avec de l'argent dans les poches?»