Train |

Les conducteurs de trains ne manquent pas d'histoires à raconter, surtout ceux qui travaillent sur la ligne qui se dirige vers le nord du Québec, jusqu'à Jonquière: «C'est un train de cow-boys», dit le plus sérieusement du monde Jean-Pierre Beaudoin, un machiniste qui a plus de trente ans de service derrière lui. À l'image d'un marin, Jean-Pierre porte de nombreux tatouages sur les bras, des «histoires de jeunesse», explique celui qui a dévoré des milliers de kilomètres tout au long de sa vie, entre Vancouver et Halifax.
«Quand tu arrives de la ligne entre Toronto et Montréal, celle du nord du Québec, par comparaison, c'est l'enfer! Y'a des courbes partout et on est en pleine forêt. C'est vraiment un chemin de fer de chasseurs et de pêcheurs.»
Confortablement assis dans les voitures de passagers, il m'est arrivé de me dire que le métier de machiniste devait être plutôt facile: après tout, une fois lancé, le train n'a pas le choix de suivre les rails! Mais depuis que les gens de VIA nous ont invités à découvrir la salle des machines, j'ai changé d'avis: pendant qu'ils conduisent, les conducteurs de trains de la ligne du nord du Québec n'ont pas le temps de penser à leurs blondes qui les attendent à la gare. Je vous l'assure.
Tirés par un moteur Diesel de 1500 forces, qui alimente une puissante génératrice de 3000 forces, les trains de passagers circulant vers le nord du Québec peuvent rouler jusqu'à soixante-quinze milles à l'heure. Blottis dans leur petite cabine au sommet de la locomotive, les machinistes, qui travaillent toujours deux à la fois, doivent manipuler, entre autres, un levier d'accélération et un système de freinage pour les voitures de queue et de l'avant.
«Un train, ça ne se conduit pas tout seul! lance Jean-Pierre. Par exemple, pour prendre une courbe, il faut freiner un peu à l'arrière pour étirer les voitures. C'est cette tension entre les wagons qui va maintenir le train stable dans la courbe.»
En sortant du train, et toujours sous l'influence du vertige de cette aventure en «proue de train», nous avons demandé aux gens de chez VIA si nous pourrions répéter l'expérience. Après une longue randonnée pédestre et une expédition en véhicule tout-terrain, nos voeux furent exaucés, et nous sommes montés à bord d'un autre train roulant sur la même ligne du nord du Québec.
«Conduire un train de passagers, c'est comme piloter une voiture sport! dit Campbell Graeer, qui a vingt-cinq ans de service. Par contre, conduire un train de charge, c'est le même feeling que la conduite d'un camion.»
Les mécanos doivent de plus respecter de nombreuses consignes, des ordres de marche et des droits de passage tout au long du trajet: «Nous sommes toujours en contact radio, explique Campbell Graeer. Il y a parfois des changements d'aiguillage, et des contrôleurs se trouvent tout au long de la voie ferrée pour nous guider.»
Dans la cabine, les messages radio fusent:
-Yellow flag du 40 milles à l'heure, dit le pilote.
-Yes Sir, répond un contrôleur.
Le train ralentit jusqu'à un drapeau vert, puis Campbell enfonce l'accélérateur; nous n'oublierons jamais l'expérience, intense, d'être assis sur des milliers de chevaux-vapeur fonctionnant à plein régime.
Tout au long du trajet, nous avons eu le temps d'admirer les paysages qui défilent à vive allure: une volée d'oiseaux s'élève à temps pour éviter le train, des vaches traversent lentement à un autre endroit, des forêts s'étendent à perte de vue.
«Il y a quelques années, sur cette ligne, j'ai vu près d'une quarantaine de chevreuils bondissant autour de la voie ferrée!, dit Campbell. Je n'avais jamais vu ça!»
Je lui demande: «Alors, comme ça, vous n'avez pas le temps de penser à vos blondes, mais vous avez le temps de voir les paysages?»
«Les paysages, ça fait partie du feeling de conduire un train, explique sérieusement mon interlocuteur. Regarde, les feuilles commencent à changer,» me dit-il, un peu mélancolique, en pointant vers les forêts dont les feuillages dévoilent les premiers signes annonciateurs de l'automne qui arrive toujours un peu plus tôt dans le nord du Québec.