Train |


Si on se ferme les yeux, on n'entend qu'un bruit répétitif, à peine perceptible et venant d'en haut: celui des crampons qui construisent un escalier imaginaire sur une paroi verticale. Bienvenue au paradis d'un des sports les plus récents sur la planète.
Impressionnantes hiver comme été, les chutes Montmorency offrent l'avantage d'attirer beaucoup moins de curieux pendant la saison hivernale. Ceci rend l'expérience de l'escalade plus incroyable encore. Mais surtout, l'aventure de l'escalade de glace promet, en plus de l'extraordinaire panorama sur le Saint-Laurent, des frissons garantis. Et ce, en toute sécurité.
L'équipement d'escalade conventionnel est enfilé par-dessus la combinaison hivernale. Le grimpeur saisit ses piolets et fixe les crampons sous ses bottes. Il vérifie une dernière fois les noeuds qui lui permettront de valser et de danser sur la paroi sans aucun risque, advenant qu'il perde pied. Mais ce ne sera pas le cas de François-Guy Thivierge, véritable ambassadeur de la grimpe au Québec. L'homme a développé ce sport dans plusieurs régions de la province, participé à la création de murs artificiels et accompli bon nombre d'exploits fameux, tels que des expéditions en Alaska et dans les Himalayas. Normal, dans ces conditions, qu'il observe le mur de glace de 84 mètres avec le regard du laitier qui se prépare pour sa Omega«run de lait». Une chose est sûre, toute l'équipe de tournage a les yeux écarquillés vers l'azur. Elle regarde l'ascension de cette fourmi sur un immense pan de mur glacé. «Peu de gens sont au courant que la chute Montmorency a 23 mètres de plus que les chutes Niagaras», informe Thivierge. Yanick Rose et moi-même en voulons particulièrement à notre horaire trop chargé qui ne nous permet pas d'expérimenter cette ascension hors du réel. Notre envie s'accroît davantage lorsque deux ou trois autres grimpeurs enfilent leur équipement devant nous sans pitié.
Quand Thivierge redescend, il nous fait baver encore plus: «Sur les 750 chutes au Québec, celle-ci est de loin la plus reconnue. Les gars viennent de partout au monde pour la grimper.
- Et pour celui qui n'en a jamais fait, comment c'est?
- Les gens viennent ici pour relever le défi, apprivoiser l'hiver, briser la glace, avoir des émotions fortes. Le trip de planter un pic à glace, un piolet, de monter les parois glacées, de se tenir dans une chute de glace gelée... C'est fantastique, c'est féerique. On se sent dans un autre monde. Et c'est réellement à la portée de tous, poursuit-il, parce que c'est ultrasécuritaire. Tous ceux qui aiment les sports d'hiver devraient venir faire un tour ici. C'est mémorable. T'apprends à connaître tes limites, tes capacités. C'est un sport qui te permet d'être en contact direct avec la nature.
La chute comme telle a un débit très élevé, ce qui fait qu'une bonne partie ne gèle jamais. Au fil des ans, la force de l'eau a creusé un bassin de 17 mètres de profondeur. Des murs de glace se forment entre décembre et mars, de chaque côté de la chute. La majorité des grimpeurs et des instructeurs, utilisent le côté gauche de la chute. En ce 12 mars, on aperçoit un grimpeur sur la paroi de droite. Une autre fourmi minuscule motivée par la confrontation géante. En effet, les différences de taille entre l'humain et la nature atteignent ici une puissance qui ne laisse personne indifférent.
L'escalade de glace impressionne énormément, mais François-Guy nous assure que jeunes et moins jeunes y trouvent tous leur compte. Chacun ressort de l'expérience avec un sourire et le sentiment de s'être dépassé. «En plus, ajoute-t-il, ils pourront pratiquer leur sport où ils veulent par la suite puisqu'ils sortent de leur journée avec une accréditation.»
Chaque hiver, il se forme en face de la chute ce qu'on appelle ici le pain de sucre. Il s'agit d'un énorme amas de neige d'une trentaine de mètres de hauteur, constitué de la bruine issue du contact de la chute avec l'eau du bassin en bas. Cette bruine se dépose et s'accumule en face de la chute pour former le pain de sucre. Quelques traces de traîneau suggèrent qu'on peut glisser sur cette côte pour le moins inusitée. J'y monte faire un tour. Difficile, comme je m'en rendrai bientôt compte, de se rendre jusqu'au sommet, parce que la bruine s'y dépose à un rythme avoisinant celui d'un orage tropical. D'en haut, la vue sur la chute est encore plus belle. On imagine facilement les premiers colons en admiration devant ce mouvement millénaire.
Trempé jusqu'à la moelle, je redescends du pain de sucre tandis que l'équipe commence à paqueter ses petits. Emportant la caisse du trépied que Yanick m'a laissée, je marche en arrière du groupe et constate que les têtes se tournent et se retournent pour contempler le divin tableau des fourmis accrochées à une oeuvre qui les dépasse. Et plus on s'éloigne, plus on comprend l'ampleur du phénomène. De près comme de loin, la chute attire les regards comme un puissant aimant.