Train |


"Windigo, prochain arrêt!" Le vieil hangar qui sert d'abri aux passagers ne paie pas de mine, mais l'aspect des lieux ne fait qu'ajouter au charme distant de l'endroit. En guise de comité d'accueil, deux retraités semblent regarder passer le temps - et les trains - depuis la naissance du chemin de fer, recevant les passagers avec le sourire paisible de ceux pour qui la vie n'impose pas de fardeau.
Derrière eux, ce qui reste du village s'agenouille sous le poids des années. Au temps reculé de la période d'or de la drave, Windigo comptait environ 3000 habitants, essentiellement des bûcherons. Aujourd'hui, le petit bled qui subsiste vivote paisiblement autour de quelques maisons abandonnées, hantées par le souvenir de jours meilleurs. De l'autre côté du Réservoir blanc, on aperçoit vaguement la pourvoirie Windigo.
Fidèle au rendez-vous qu'on lui avait fixé, son propriétaire Michel Lamarre est venu nous cueillir à la descente du train. Sa bouille sympathique donne déjà le ton de l'accueil qu'il nous réserve, dans cette sorte de complexe de villégiature en plein air - il y a même une petite plage - qu'est la pourvoirie. Mais pour gagner celle de Windigo, cinq minutes de bateau s'imposent. Pas de doute, nous sommes bien en Haute-Maurice.
Pour se déplacer sur son grand lac, Michel utilise un bateau silencieux comme un chat mais rapide comme l'éclair. L'embarcation porte tellement bien sur l'eau qu'on croirait naviguer sur des rails. "L'été, mon bateau, c'est ma voiture. D'ailleurs, il a le même moteur que mon char!". De fait, cinq minutes plus tard, nous foulons du pied la plage de la pourvoirie. Mais il fait trop beau pour gagner nos quartiers. " J'pense qu'on a le temps de faire une p'tite ride à l'Île de sable!", vient de décider Michel. Pas de problème: on s'emmitoufle, et c'est reparti!
La géniale randonnée qui s'ensuit donne la pleine mesure de l'immense réseau de bras d'eau du Réservoir blanc, un lac formé sur la Saint-Maurice pour alimenter un barrage hydro-électrique, et de la splendeur du Québec automnal. Une demi-heure plus tard, la coque touche le grand banc sablonneux de cette sorte de désert boréal qu'est l'Île de sable, une presqu'île, en fait. Une fois le moteur éteint, c'est le silence total.
Le silence... Ici, il est presque assourdissant. Habituée au tumulte quotidien du brouhaha urbain, l'oreille humaine a peine à s'y ajuster. Mais voilà qu'un long claquement déchire le silence jusqu'à retentir encore, trois secondes plus tard. Michel vient de poivrer d'une volée de plombs un voilier de canards qui passait par là. Il a fait mouche: un spécimen particulièrement grassouillet nous attendait, à quelques dizaines de mètres du rivage.
Quand il aperçoit du gibier, le visage de Michel, toujours décontracté, s'illumine soudainement. Ses pupilles se dilatent, son regard se durcit et un large sourire s'imprègne sur ses lèvres, heureux stigmate caractéristique d'une poussée d'adrénaline. Voilà un vrai chasseur...
De la pêche avant toute chose
Michel frétille peut-être devant du gibier ailé, mais son véritable dada, c'est la pêche. De tous les voyageurs qui s'arrêtent chez lui, la grande majorité vient d'ailleurs pour y jeter sa ligne. En tout, 600 pêcheurs fréquentent chaque année la pourvoirie Windigo, contre une vingtaine de chasseurs. Dorés, lottes et brochets se présentent en abondance au rendez-vous de ceux qui les taquinent. Les amateurs de chasse ne demeurent pas pour autant en reste: les bois de la pourvoirie abritent des ours noirs, des chevreuils, des orignaux, des perdrix, des martres... Autant de cibles qu'on peut piéger ou atteindre à l'arc ou au fusil.
De retour au camp, l'hébergement n'a rien d'un cinq étoiles, mais le confort du camp en bois rond, lui, est plus que satisfaisant. " Quand je suis arrivé ici, c'était l'âge de pierre, dit Michel. Il a fallu tout bâtir, au fil des ans". Aujourd'hui, une génératrice fournit assez d'énergie pour éclairer l'ensemble du camp, alimenter la télé et... garder la bière au frais dans le frigo. Pendant la haute saison, la pourvoirie achète d'ailleurs jusqu'à 1500 dollars d'épicerie par semaine, dont une cinquantaine de caisses de bière. C'est qu'ils ont soif, les clients! "J'ai peut-être le lac et la forêt pour épicerie, mais parfois, il faut téléphoner au marché, à La Tuque, et on nous livre la commande à la descente du train", explique Michel.
Après un copieux repas préparé par Lise, l'épouse de Michel, voilà qu'il est déjà temps d'aller tâter la mollesse des oreillers. Demain matin, nous aurons une longue colline à gravir pour gagner la cache de Michel, perdue en pleine montagne. Objectif: caller l'orignal. À suivre...