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Du Saguenay, nous partons vers le Lac-Saint-Jean à la rencontre de Pierre Gill, un Montagnais de Pointe-Bleue, ou Mashteuiatsh en langue amérindienne. L'équipe de sept que nous étions au départ de Montréal se restreint tranquillement, nous ne sommes plus que trois: les deux cameramen et moi-même. Avant notre arrivée, dans le véhicule, nous y allons des blagues traditionnelles sur les Amérindiens; les préjugés sont encore nombreux chez les petits « blancs-becs » que nous sommes...
Dès les premières minutes de la rencontre, nos idées préconçues nous font toutefois pâlir de honte. Pierre Gill est installé face à son ordinateur, le fax crache des feuilles sans arrêt et le téléphone ne dérougit pas. En plus de son entreprise de tourisme d'aventure, notre intervenant est écrivain, éditeur, compositeur, propriétaire d'une boîte de communication et d'une agence de voyage, et également le « jeune » père de trois enfants. De plus, il est ce qu'on pourrait appeler un « beau bonhomme » ! Notre curiosité est piquée au vif; nous voulons tout savoir sur lui. Yanick Rose et Daniel Desrosiers ont même abandonné momentanément leur caméra pour l'écouter parler.
«La réserve de Pointe-Bleue a été créée en 1856 par le ministère des Affaires indiennes pour sédentariser les Premières Nations. Comme les Montagnais sont nomades, je dirais que ce fut le premier choc culturel pour notre peuple. Si l'on se place dans la peau d'un Amérindien, l'idée de se faire donner une maison était complètement ridicule à cette époque. Alors certains se servaient des planches pour chauffer la tente qu'ils avaient installée à l'arrière ou dans le sous-sol de leur maison; alors que d'autres ne comprenaient pas pourquoi le bois était peint puisque ça l'empêchait de respirer! C'est évident que si l'on se met dans la peau d'un Blanc, c'est incompréhensible de détruire une maison... Il faut toujours regarder l'histoire sous ces deux angles pour comprendre comment les actions sont perçues de chaque côté», explique Pierre Gill
Élevé par des parents qui parlaient français et qui adoraient cette langue, Pierre Gill s'est vite intéressé à la littérature et à la chanson françaises. Ce n'est que plus tard, après avoir obtenu un baccalauréat en littérature française à l'Université du Québec à Chicoutimi, qu'il a compris à quel point cette langue pouvait lui servir pour raconter aux autres l'histoire de son peuple. Son livre Les Montagnais qui fait revivre l'histoire des premiers habitants du Saguenay-Lac-Saint-Jean, s'est d'ailleurs vendu à dix mille exemplaires, en France surtout. «Comme il n'y avait pas de livres à l'époque écrits par des Amérindiens, je comprends l'incompréhension qui existe souvent entre les Blancs et nous. C'est pourquoi j'ai voulu raconter cette histoire, explique Pierre Gill. C'est aussi le but de mon entreprise de tourisme: faire comprendre aux gens qui nous sommes.»
J'ai appris ta langue pour mieux te comprendre...
Dans les textes qu'il écrit et sur lesquels il s'amuse parfois à mettre de la musique, Pierre Gill poursuit le même but: exprimer dans un langage poétique l'histoire des habitants de son peuple.
Si demain quelque part on se demande encore Ce pourquoi, nous Indiens, grandissons dans les brumes Puisse un Blanc plus sérieux défendre nos aurores En parlant de nos droits plus souvent que de nos plumes
«La seule façon de se comprendre, c'est de se parler. C'est pourquoi je pense qu'un visiteur qui ne fait que passer dans la réserve ne trouvera rien d'intéressant et sera déçu. Il faut s'arrêter et prendre le temps, sinon on perd son temps», dit Pierre Gill. Ilnu Tepishkau offre justement aux visiteurs différents types de forfaits allant du repas traditionnel sous la tente à l'immersion totale chez une famille montagnaise pour quelques jours. À cette occasion, les gens peuvent réellement échanger avec les membres d'une famille, et qui sait si un aîné ne se laissera pas aller à conter une légende à l'ombre d'un feu de camp!
Dans une chanson qu'il a écrite récemment, Pierre Gill s'est de son côté laissé aller à refaire une colonisation « à l'envers ». C'est l'histoire d'un Indien qui se fabrique un canot d'écorce pour traverser les océans à la conquête du monde. Dans son bagage il traîne des contenants d'eau, d'air, ainsi que des graines. Au lieu de construire des villes, il plante des arbres et des fleurs et, peu à peu, il « désindustrialise » le monde... «L'expression artistique en dit souvent plus long que bien des livres d'histoire », déclare Pierre Gill en nous quittant.